Le canon avait pivoté vers elle et le temps s'était ouvert en deux. Elle avait eu tout le loisir de voir le trou noir au bout du tube, de penser que c'était maintenant, que ce serait ici, dans une allée de ferraille, et de trouver ça d'une banalité écœurante.Puis deux détonations sur sa gauche, et l'homme s'était plié en avant pour tomber presque à ses pieds.Il resta là. Sur le flanc, un bras sous lui, un fusil trop vieux glissé à cinquante centimètres de sa main ouverte. Il était maigre. Aussi maigre que Ben, aussi maigre que tout le monde ici, et elle vit très bien qu'il portait des chaussures rapiécées avec du fil de fer parce qu'il n'y avait rien d'autre pour les tenir.Lilith aura confirmé d'une voix blanche que la voie était libre, puis aura entendu féliciter celui qui venait de lui sauver la vie sans jamais avoir eu l'intention de la sauver.Son estomac se souleva à vide, deux fois. Il n'y avait rien dedans, alors ça ne donna qu'un spasme et un goût de bile. Elle se releva sur des jambes qui n'étaient pas les siennes. Elle contourna le corps par le côté et ne prit pas le fusil, elle regarda son visage en passant. Une seconde, pas plus. Ensuite elle avança dans le vent, l'allée s'ouvrant devant elle entre les tas de tôle.